Le monde a faim. Dans sa petite pièce sombre, sa figure déteint, vague forme humanoïde dans le rien. Le monde a faim et son ventre gronde. Il a faim du lendemain.
La nappe à sa table est de travers et lui-même se sent fragile. Il a le tournis, peut-être à cause de la faim, et c’est comme s’il tournait sur lui même)
De la porte à sa droite, émane une lumière, oh sidérale, car sans cesse, son regard retombe dessus. C’est du miel pour ses abeilles, du sel contre le gel. C’est du répit contre sa faim.
Assis à sa haute table dressée pour un, le monde attend qu’on lui serve son prochain plat. Il vient à peine de finir le dernier, que déjà il frémit pour le suivant. Entre ses dents, le reste de saveurs n’atténue rien, au contraire, ça le fait saliver, s’impatienter pour ce qui ne tardera à venir.
Au fond, le monde est glouton. Il bout d’anticipation alors même qu’il s’est déjà repu. Il a beau engloutir les jours, jamais cela ne lui suffit et toujours il réclame plus. Il tente de lutter contre sa nature, mais en vain, car il est programmé à ne jamais cesser de se subsister. Arrêter de manger, ce serait arrêter d’exister. Et le monde n’est pas encore prêt à se retirer.
Alors lorsque la porte s’entrouvre et de nouveaux arômes emplissent la pièce, il reprend ses couverts et se redresse, prêt à attaquer ce nouveau jour.
Plat après plat, bouché après fourché, c’est un repas sans fin qui l’attend là.
Parfois, le goût sur son palais le dégoûte. Ses papilles lui crient de recracher ce que son être le force à avaler. C’est un combat à armes égales, un va et vient sans vainqueur qui lui donne la nausée.
D’autres fois, mâcher est un acte qu’il commet révolté. Malgré la faim qui soulève son estomac, il tente de se séparer de ses instincts, de s’affranchir de sa voracité pour enfin s’élever. Il lui arrive alors, entre deux bouchées, d’imaginer une autre possibilité.
S’imaginer lui, sortir de sa continuité. Transmuter peut-être, ailleurs. S’imaginer debout, solide, ouvrir la porte et rejoindre la lumière qui l’attire tant.
Battre le continuum dans lequel il est enfermé et s’offrir enfin, le répit d’un avenir.
Ses membres sont lourds et la tête lui tourne mais il tend à y aller. Le monde tend à venir.
Harry Boutou
